Au siècle du grand tourisme, bon nombre de nos compatriotes ne connaissent la Lorraine que pour l'avoir traversée.
Trop rapidement d'ailleurs, attirés outre-Rhin ou tentés par la Suisse et les pays d'Europe centrale.
Pour aller vite, on a négligé de s'attarder en Lorraine.
On est passé sans la voir.
C'est, en effet, une région de passage.
La province en a souffert tout au long de son histoire.
Zone frontière, elle a lourdement payé sa vocation de sentinelle de la France.
Mais la Lorraine mérite bien que l'on fasse plus amplement connaissance avec elle.
On ne saurait jamais le regretter.
C'est une région riche, avec un double paysage.
Agreste, dans sa partie sud, elle n'est pas dénuée de poésie.
Ses molles ondulations piquées de boqueteaux, ses multiples champs de cultures, sa verdoyante toison d'un sol bien arrosé, ses admirables forêts où règnent chênes et hêtres centenaires, ses immenses parcs fermés de clôtures de piquets garnis de barbelés emprisonnant d'impressionnants troupeaux de vaches laitières noires et blanches, ses vergers de mirabelliers, alignés comme des soldats à l'exercice et croulant de fruits d'or les bonnes années :
tout ce spectacle, vu sous un ciel serein d'un bleu opalin, les longues journées d'été, laisse une impression d'infinie douceur.
Et, quand l'automne aura mis sa patine sur les forêts, éclateront toutes les teintes, allant du mauve à l'ocre jaune des bouleaux, passant par le rouge de cuivre des merisiers jusqu'au vert brutal des sapins : ce sera une toile de fond admirable de couleurs, sous un ciel que couvrira la chape de plomb qui ne le quittera qu'aux beaux jours.
Les villages lorrains sont typiques. Allongés de chaque côté d'une rue, leurs maisons sont grises, en forte pierre de pays, et coiffées de tuiles rouges. Elles se pelotonnent davantage contre la petite église au long clocher pointu, comme pour s'y protéger. Chaque bâtisse a sa large porte de grange voisinant celle de l'écurie.
Le village paraît désert aux heures chaudes de l'été.
Il trouvera toute sa fébrile activité au crépuscule, quand les longs troupeaux de vaches laitières regagneront les étables jusqu'au petit matin, bêtes somnolentes, la panse énorme, gavées de l'herbe humide des clos.
Des marmots affairés, au fouet agile, les pousseront vers les fermes.
Ces processions font le désespoir des automobilistes attardés se pressant vers l'étape.
Puissamment industrialisée, au nord, dans sa partie minière, la Lorraine est aussi le royaume des usines aux cheminées innombrables ternissant son ciel et des hauts fourneaux dantesques qui illuminent ses nuits.
C'est le pays des localités grouillantes de vie, aux cités ouvrières bordant les rues, toutes semblables avec le petit jardin fleuri.
C'est aussi, maintenant, le pays des grands ensembles savamment tracés, avec le centre commercial drainant toute l'activité et ses petits parterres de gazon et de fleurs qui s'évertuent, sans toutefois y parvenir, à donner au paysage moins de sévérité.
Oui, la Lorraine mérite bien qu'on s'y attarde.
Et, parfois, qu'on y médite.